A propos de la Vieillesse. 

 

 

 

 

« A dix ans je me croyais plus vieux qu’aujourd’hui. »  Scutenaire 

 

A dix ans j’avais l’impression d’être aussi vieux que maintenant. Malgré tout j’étais incapable d‘imaginer que je vivrai encore après l’an 2000. A dix ans j’avais l’impression d’être aussi vieux que maintenant, malgré tout ce que je ressentais comme vieux c’était mon existence, ce n’était pas ma vie. Maintenant ce que je ressens comme vieux ce serait plutôt ma vie (l’âge de ma vie) plutôt que mon existence. 

 

 

Ou plutôt, à dix ans, ce qui me semblait vieux ce n’était pas même mon existence, c’était plutôt qu’il y ait de l’existence. (A dix ans ce qui me semblait vieux c’était si j’ose dire le dasein.) Maintenant ce qui me semble vieux, ce n’est même pas mon âge, c’est qu’il y ait de l’âge, c’est qu’il y ait un âge de la vie, un âge de la vie qui n’est pas cependant identique à l’âge du temps. 

 

 

Ouvrir un magasin de jouets à l’intérieur de son âge. Ouvrir un magasin de jouets à l’intérieur de la blessure de son âge. Ouvrir la blessure de son âge comme un magasin de jouets. Ouvrir la blessure d’oubli de son âge, la blessure d’oubli tabou de son âge comme un magasin de jouets. 

 

 

A dix ans j’avais le sentiment que l’enfance même était vieille, que l’enfance même était vieille comme le jeu. Maintenant j’ai l’impression que l’humanité est vieille comme mon âge. L’impression de vieillesse c’est ainsi ce qui est reste, ce qui n’a pas été modifié par le devenir. L’impression de vieillesse c’est ce qui reste comme l’indice même de mon identité, identité qui n’est pas celle d’un je suis, identité qui est celle d’un je suis en vie, d’un je suis en vie vieux. Cependant aussi cette vieillesse semble d’une nature différente de celle paradoxale de l’enfance. Je n’appartiens plus à la même espèce animale que lorsque j’avais 10 ans. A dix ans, ma vieillesse était celle du jeu, de l’usage du jeu. Désormais ma vieillesse est celle de la vie humaine. 

 

 

Enfant, j’étais déjà vieux, vieux comme le jeu, vieux comme le jeu antérieur à la vie même, vieux comme le jeu du sommeil, comme le jeu de démesure du sommeil. Désormais, je suis vieux comme la vie, vieux comme la vie après le jeu. Ainsi c’est comme si la vieillesse était une sorte d’identité du devenir (ou une sorte de devenir de l’identité) entre le jeu et la vie, entre le jeu de l’existence et l’âge de la vie, entre le jeu inhumain de l’existence et l’âge humain de la vie. 

 

 

(Et aussi ce serait non seulement les âges de la vie qui seraient des sortes de rôles, ce serait la vie même. La vie humaine même serait un rôle, un rôle de la nature. La naissance ne serait alors qu’un décalque, le décalque justement de la reproduction.) 

 

 

« On nait vieillard, on meurt enfant. » Goethe 

 

Plutôt, nous naissons vieillards, vieillards du jour et nous mourons enfants, enfants de la nuit. Chaque corps humain nait comme vieillard de la venue au jour et meurt comme enfant de la répétition de la nuit, comme enfant de l’absolu de la nuit, enfant de la répétition absolue de la nuit, enfant du sommeil de la nuit, enfant du sommeil absolu de la nuit. Chaque corps humain nait vieillard de la singularité plurielle du jour et meurt enfant de la répétition seule de la nuit. 

 

 

 

Au milieu de sa vie, avoir l’impression de comprendre pour la première fois quelque chose sans avoir jamais cherché à l’élucider.

 

 

Il y a cette belle remarque de Milan Kundera (dans L’Insoutenable Légèreté de l’Etre ou L’Immortalité je ne sais plus j’ai oublié) comme quoi la Terre serait la planète de l’inexpérience. L’enfant entre à l’intérieur de l’enfance sans savoir ce qu’est l’enfance. L’adolescent entre à l’intérieur de l’adolescence sans savoir ce qu’est l‘adolescence. L’adulte entre à l’intérieur de l’âge adulte sans savoir ce qu’est l’âge adulte. Le vieillard entre à l’intérieur de la vieillesse sans savoir ce qu’est la vieillesse. Je trouve qu’il y a beaucoup de sagesse à l’intérieur de cette remarque. Celui qui a compris cela devient plus indulgent envers les autres, plus indulgent et aussi plus cynique parce qu’il sait que les autres sont comme lui-même jetés sur la terre et que les autres comme lui-même y errent hagards. La sagesse ce serait ainsi une forme d’indulgence cynique, l’indulgence du cynisme comme le cynisme de l’indulgence. 

 

 

L’homme de 20 ans apparait amoureux de la femme de 20 ans. L’homme de 30 ans apparait amoureux de la femme de 20 ans. L’homme de 40 ans apparait amoureux de la femme de 20 ans. L’homme de 50 ans apparait amoureux de la femme de 20 ans. C’est pourquoi le sexagénaire qui se promène accompagné d’une jeune femme n’est sans doute pas exclusivement un vieux dragueur dérisoire, il ressemble aussi à l’homme resté par excellence fidèle à la jeunesse de son amour.