Savoir Lire

 

 

 

 

 

 

La première fois que j’ai eu le sentiment de savoir lire, c’est comme si je venais de franchir  un mur de feu, le mur de feu du livre même. Je me souviens que le texte évoquait une petite fille qui se promenait sur un chemin de campagne avec un panier de fruits à la main. La couverture du livre était rouge, rouge vif. Mon visage à l’instant où je lisais était rouge, rouge vif. Le livre que je lisais apparaissait ainsi comme un mur de feu. Mon front par le geste même de lire devenait aussi un mur de feu. Et pourtant par ce geste de lire c’est comme si je parvenais par le miracle de la coïncidence de deux murs de feu, le mur de feu du livre et le mur de feu de mon front, à franchir le mur de feu de la lecture.

 

 

 

 

Cet événement de lire était à la fois un sentiment et un savoir c’est à dire le sentiment d’un savoir, le sentiment du savoir qui survient à l’intérieur du front, le sentiment du savoir qui survient par le front. Après cette heure de classe (c’était la dernière heure le soir en automne) quand je suis ensuite sorti dans la cour de l’école, j’ai marché ahuri et j’avais l’impression que mon visage était devenu le panier de fruits que le texte évoquait. C’est comme si je portais mon visage sur mes épaules comme un panier de fruits, le panier de fruits de la lecture, le panier de fruits du sentiment de savoir.