Michaux. La Violence du Mépris. 

 

 

 

 

 

 

 

L’écriture de Michaux révèle une forme de violence absolue au-delà même de l’instinct. Cette violence c’est la pulsion de la pensée. Pour Michaux, la pulsion de penser est de toutes les pulsions la plus violente. Pour Michaux la pulsion de la pensée est plus violente que la pulsion du corps. Pour Michaux la violence virtuelle de la pensée est plus terrible que la violence du corps parce qu’elle n’a pas lieu qu’une fois, parce qu’elle prolifère à chaque fois à l’infini.

 

 

 

L’obsession de Michaux n’est pas celle de la mort, c’est celle de la violence du vide comme du vide de la violence qui ne se soucie pas de la mort. C’est l’obsession d’une violence qui ne désire ni la vie ni la mort, la violence automatique de la pulsion infinie de la pensée.

 

 

 

La violence de Michaux est une violence abstraite. Michaux est un Lautréamont fatigué, un Lautréamont fatigué de penser avec une prodigieuse précision chacune de ses pulsions, chacun de ses instincts.

 

 

 

Michaux révèle la drôlerie de l’épouvante. Michaux révèle la clownerie de la violence. Michaux révèle l’épouvante burlesque de la violence. Pour Michaux, la pensée survient comme l’épouvante humoristique de la violence parce que rien n’est jamais assez terrible pour l’effrayer. La violence de Michaux apparait comme violence burlesque précisément parce qu’elle est une violence abstraite, une violence exsangue, parce qu’elle est obsession de violence qui se propage comme un secret impassible.

 

 

 

 

 

« Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » F. Kafka

 

Michaux ne peut même pas écrire cela. En effet, le combat que Michaux révèle est un combat antérieur à la fois au moi et au monde. Le combat que Michaux révèle est précisément le combat du vide qui provoque l’apparition du moi et du monde.

 

 

 

Michaux se trouve à l’intérieur comme au dehors du combat absolu du vide, combat absolu du vide avec l’élan de sa répétition même, combat absolu du vide qui tremble d’absurdité face au visage perdu de son propre pouvoir.

 

 

 

Michaux ne dit pas au commencement est le combat. Michaux affirme plutôt le gag d’amnésie du combat qui à la fois massacre et absout (autrement dit exorcise) le commencement.

 

 

 

Pour Michaux, au commencement est le combat à l’abandon, le gag du combat à l’abandon. Pour Michaux, le combat n’est pas abandonné par quelqu’un ou quelque chose, il n’est pas non plus abandonné à lui-même. Le combat est abandonné par le vide, par le gag de terreur du vide. Michaux montre le vertige tabou d’un équilibre à vide, le vertige d’équilibre à vide du combat à l’abandon.

 

 

 

 

 

« Je me frappe avec le Temps. » Pour Michaux, le temps donne des coups. Le temps affirme la pulsion de donner des coups. Le temps abandonne des coups, le temps abandonne des tabous de coups.

 

 

 

Pour Michaux, chaque coup apparait comme un visage et chaque visage survient comme un coup. Pour Michaux, chaque coup donné apparait comme un visage perdu et chaque visage donné survient comme un coup perdu. Pour Michaux, chaque coup apparait comme un visage vulnérable et la vulnérabilité de chaque coup survient comme un visage indestructible.

 

 

 

« Qu’il repose en révolte. »

 

Pour Michaux, il n’y a de paix que par la violence, qu’à l’intérieur même de la violence. Pour Michaux, la paix n’est pas l’inverse de la violence, la paix apparait comme l’épuisement de la violence, l‘accomplissement à la fois épuisé et exhaustif de la violence. La paix apparait comme la précision de la violence, la précision d’épuisement de la violence.

 

 

 

Il n’y a pas de désir d’anarchie en Michaux. La violence de Michaux ne désire pas provoquer le chaos, elle est à l’inverse à la recherche du repos. Michaux frappe pour découvrir l’équilibre du monde. Michaux frappe pour trouver le calme. Avec ses coups, Michaux cherche à organiser, à hiérarchiser, à architecturer le monde. Michaux ne frappe pas pour anéantir. Michaux frappe pour avoir la paix, pour demeurer en paix, pour posséder la paix.

 

 

 

« Et je retrouvai ma paix. Ce sentiment qui est si grand, il faut bien que ce soit la paix, sinon ce ne serait pas supportable. »

 

Pour Michaux la paix c’est la forme à la fois extrême et immense de la violence, la forme extrême de la violence par laquelle l’homme parvient à s’extraire de l’espace même. Pour Michaux, la paix c’est la forme extrême de la violence par laquelle l’homme apparait battu par le temps en dehors de l’espace.

 

 

 

 

 

« Ce que je déteste par-dessus tout, c’est être pris, par qui ou quoi que ce soit. » Michaux (Conversation avec A. Jouffroy)

 

La violence de la pensée selon Michaux est une violence sans haine, c’est la violence du mépris. A l’inverse d’un Céline qui dit sa haine, qui invente son style par la diction de sa haine, Michaux invente son style par le silence du mépris. Chaque blanc entre les phrases de Michaux apparait comme un blanc de mépris.

 

 

 

Le paradoxe de Michaux est de combattre l’autre par mépris. Michaux ne combat pas l’autre pour le tuer, il combat l’autre pour s’en déprendre. Si Michaux saisit l’autre c’est d’abord  bizarrement pour s’en défaire. Si Michaux se voue à la promiscuité acharnée du combat, c’est paradoxalement afin de ne pas toucher ni être touché par la pensée de l’autre. C’est non seulement la prise physique qui répugne à Michaux mais c’est aussi surtout la prise spirituelle, la prise de l’esprit. Etre pris par l’esprit de l’autre voilà ce que Michaux déteste, c’est pourquoi il préfère encore le combat imaginaire à la prise spirituelle. Ce que Michaux combat c’est l’emprise de l’esprit, l’est-ce pris de l’esprit, la prise douteuse de l’esprit. Michaux essaie de détruire la prise de l’esprit par le burlesque de l’ascèse, par l’humour de l’ascèse. Michaux combat la prise de l’esprit par l’élégance du mépris. (« Les ennemis que j’ai ne sont pas des corps à battre, car ils manquent totalement de corps. » Michaux n’a pas d’autre ennemi que l’esprit qui nie le viol de charme provoqué par chaque chair.) Michaux combat ainsi afin d’affirmer l’extase du non-vouloir saisir. Michaux combat l’autre jusqu’à ce que l’autre préfère lui aussi le mépris à la prise. Michaux combat par mépris afin d’essayer de transformer son ennemi lui aussi en sage du mépris.

 

 

 

La différence entre Michaux et Artaud c’est que la résistance de Michaux à l’envoûtement, à l’hypnose, au suicide obligatoire de l’espèce n’est jamais explicitement dite et cela sans être cependant non dite. Le refus de Michaux envers l’envoûtement de l’espèce apparait à l’intérieur des blancs qui scandent ses sentences de stoïcisme désinvolte. A l’inverse d’Artaud, Michaux ne pense pas que dire l’envoûtement suffit pour avoir la force de se défaire de l’envoûtement. Pour Michaux, dire l’envoûtement est encore une maladresse vulgaire qui propose l’occasion d’une prise à l’envoûtement, c’est encore reconnaitre sa puissance, c’est encore s’y soumettre. Ecrire pour Michaux, ce serait plutôt connaitre l’envoûtement et le taire avec élégance, geste qui serait ainsi celui de la Connaissance par les Gouffres. Pour Michaux, le complot de l’espèce n’a pas à être dénoncé, la seule manière de détruire le complot de l’espèce, c’est de le détruire par excès de silence, ascèse excessive du silence, silence qui apparait ainsi comme palpable entre chacune de ses phrases. Pour Michaux, il est vulgaire de dénoncer l’envoûtement de l’espèce à travers un discours. Pour Michaux, l’envoûtement de l’espèce n’a pas à être honoré d’un discours, le seul geste à son encontre, c’est seulement d’y faire face et ainsi de déclarer par le geste même de son silence, à la manière de K. Kraus : « A propos de l’envoûtement de l’espèce, il ne me vient rien à l’esprit. » ou plutôt « A propos de l’envoûtement de l’espèce, mon âme préfère ne pas parler. »

 

 

 

 

 

Michaux révèle une forme de pensée-sentiment, une pensée-sentiment comme un penchant, un penchant acharné.

 

 

 

Il y a une forme de sentimentalité paradoxale en Michaux, une sentimentalité exsangue, une sentimentalité de mépris, une sentimentalité provoquée par la pulsion même du mépris.

 

 

 

La sentimentalité paradoxale de Michaux dédaigne le sang comme le cœur, c’est une sentimentalité exclusivement nerveuse et cependant sans hystérie. La sentimentalité paradoxale de Michaux est d’être à la recherche explétive d’un cœur, c’est une sentimentalité exhaustive, une sentimentalité d’oscillation épuisée. La sentimentalité de Michaux est la sentimentalité de celui qui désire la musique de la vérité, la violence musicale de la vérité.

 

 

 

La sentimentalité de Michaux est celle d’un battement abstrait, d’un battement sans cœur, d’un combat à la recherche d’un cœur. La sentimentalité de Michaux est celle d’une pulsation, d’une oscillation en deçà du cœur et du sang, du battement d’un viol à vide antérieur à la chair même. La sentimentalité de Michaux est celle de l’excitation à vide du sang, de l’excitation du sang comme feu du vide. La sentimentalité de Michaux semble anesthésiée par le viol même de la pensée. La sentimentalité paradoxale de Michaux est un sentimentalisme du viol, un sentimentalisme de la vitesse de vide du viol.

 

 

 

Le burlesque sentimental de Michaux est d’apparaitre battu, combattu par son propre cœur. Michaux ne semble apparaitre au jour que par les coups de son cœur, les coups de son cœur qui frappe son corps pour le rendre visible. Le burlesque sentimental de Michaux est d’apparaitre battu comme plâtre par les coups de son cœur, d’apparaitre paralysé à blanc par les coups de méditation de son cœur, par les coups de pulsion méditative de son cœur, d’apparaitre battu comme plâtre par les coups de temps de son cœur, par les coups de cœur du temps.

 

 

 

« L’amour c’est une occupation de l’espace. » C’est comme si pour Michaux il était impossible d’occuper l’espace sans recevoir un coup. Occuper l’espace est le résultat d’un sort du coup. Pour Michaux recevoir un coup est le miracle burlesque qui donne l’occasion d’apparaitre là. Vivre pour Michaux c’est ainsi occuper un espace provoqué, appelé, nommé, psalmodié par des coups. Vivre est une occupation de coups, une occoupation. Vivre c’est ainsi pour Michaux l’occupation de l’espace par le combat, par le grand secret du combat.

 

 

 

 

 

Michaux affirme le style d’une violence sans haine et d’une sentimentalité sans amour. Michaux écrit la violence et le sentiment cependant il tait la haine et l’amour. L‘écriture de Michaux cherche à faire disparaitre la haine et l’amour à l’intérieur du blanc du mépris.

 

 

 

L’écriture de Michaux oscille entre le plus extrême mépris et la plus extrême humilité. Le poignard de Michaux est celui du mépris humble, de l’humilité méprisante. Le poignard de Michaux est celui du mépris in extremis de l’humilité comme de l’humilité in extremis du mépris.

 

 

 

Le mépris de Michaux n’est pas celui du maintien vaniteux, c’est un mépris démuni, le mépris même du dénuement. Le mépris sentimental de Michaux c’est la pulsion épuisée de ne rencontrer en l’autre que l’abstraction de sa violence.

 

 

 

 

 

La violence de Michaux est la violence du timide, du timide infiniment poli. La violence de Michaux est la violence de celui qui ne peut dire au revoir à quelqu’un que s’il tue celui à qui il dit au revoir. La violence de Michaux est la violence épuisée de la politesse, la violence de celui pour qui l’au revoir n’est pas la sublimation du meurtre mais plutôt le meurtre la sublimation de l’au revoir.

 

 

 

L’écriture de Michaux n’exorcise pas quelque chose, elle exorcise le vide, le sentiment du vide comme le vide du sentiment. L’écriture de Michaux exorcise la timidité indifférente du vide.

 

 

 

La violence de Michaux est une violence de coton. De même que Valéry sait qu’un cyclone ne parvient pas à dénouer un fil, Michaux sait que l’explosion d’une bombe ne parvient pas à déchirer un morceau de coton.

 

 

 

Michaux frappe à chaque phrase, malgré tout la subtilité de son style c’est qu’à l’instant où le lecteur reçoit le coup, il ne sait jamais si Michaux a frappé avec un poignard de feu ou avec un couteau de coton. Le lecteur ne le sait pas à l’instant du coup et il ne le sait pas non plus après coup. Le lecteur ne le sait paradoxalement qu’avant de recevoir le coup et à l’instant de la relecture, à l’instant où il relit l’antériorité du coup.

 

 

 

Michaux ne frappe pas le lecteur pour son bien. Michaux n’a pas l’outrecuidance d’un moraliste, il est précisément à l’inverse un sage de l’amoralité et cela parce que son amoralité reste humble. Selon Michaux, l’honneur se sent à l’extrémité du coup frappé. L’honneur est ressenti comme impact de sagesse du coup.

 

 

 

La violence de Michaux n’est pas prédatrice, elle est méprédatrice. Michaux frappe sans jamais saisir. Michaux frappe, parfois tue et abandonne cependant ce qu’il tue. Michaux tue sans manger. Michaux frappe et tue malgré tout il n’assimile pas ce qu’il tue, il ne désire pas devenir ce qu’il tue, il abandonne ce qu’il frappe et tue à la bouche indicible de la vérité.

 

 

 

« C’est ma fatalité, que les gens que je veux supprimer sous ma main, meurent ni vu ni connu. »  K. Kraus

 

C’est peut être afin de déjouer cette fatalité que Michaux écrit. A cette différence près que ce qui meurt sous la main de Michaux ce n’est jamais quelqu’un, ce n’est jamais comme pour Kraus un ennemi défini, un ennemi nommé, c’est à l’inverse l’ennemi de l’anonymat, c’est  l’ennemi de l’indéfini, l’ennemi de l’infini indéfini, l’ennemi-mime de l’infini indéfini. Pour Michaux écrire c’est tenter à la fois de révéler et de détruire cet ennemi mimétique anonyme.

 

 

 

« Pour la paix des hommes, qu’on leur trouve un ennemi ! »

 

Perdre ses ennemis est pour Michaux la plus effroyable des malédictions, malédiction qui non seulement prive de la présence de l’autre et de la présence du monde, mais encore du vide antérieur à cette présence. Pour Michaux, s’il n’y a plus d’ennemi c’est non seulement le monde qui est détruit mais c’est aussi le vide même, le vide qui à chaque instant invente la destination de la violence.

 

 

 

 

 

Michaux semble ému par la violence même qui le détruit. Michaux semble ému par l’événement même qui le violente. Michaux semble secrètement ému par son assassin. Ce n’est pas cependant parce que le crime incessant qui lui est adressé flatte sa vanité. En effet, il n’y a pas de vanité chez Michaux, plutôt une forme d’orgueil clownesque, le modeste orgueil clownesque de celui qui est malgré tout heureux d’apparaitre détruit par une force à jamais inconnue, par une force à chaque instant éprouvée et qui reste cependant inconnue.

 

 

 

« Nous n’en savons pas assez sur l’inconnu pour savoir que c’est de l’inconnaissable. » Chesterton

 

C’est comme si pour Michaux au contraire l’écrivain était celui qui en sait beaucoup trop sur l’inconnu. La violence d’écrire serait celle d’être incapable de connaitre autre chose que l’inconnu. C’est comme si à chaque instant l’inconnu courait après Michaux, l’interpellait, le frappait, le persécutait, cherchait obstinément à lui confier ses moindres manies et ses dérisoires habitudes quotidiennes. C’est comme si Michaux était enseveli vivant par les habitudes quotidiennes de l’inconnu. En effet, Michaux sait que l’inconnu n’est pas toujours extraordinaire et étrange, que l’inconnu respecte lui aussi des conventions aussi idiotes que le connu, des conventions qui ne sont pas sociales mais qui sont cependant des conventions, des conventions organiques ou psychiques, des conventions d’ivresse, des conventions de révolution, des conventions d’anarchie, des conventions d’aristocratie, des conventions d’apocalypse même.

 

 

 

 

 

Michaux écrit afin de faire apparaitre une ligne mentale qui ne serait pas celle de la loi, qui ne serait pas non plus celle de l’horizon, de la loi de l’horizon ; une ligne qui serait plutôt celle de la sensation de la pensée, ligne qui ne délimiterait pas, qui ne séparerait pas, ligne qui éviderait la présence, qui métamorphoserait la présence de la matière en évidence de l’événement.

 

 

 

L’écriture de Michaux révèle des sensations de pensée. Michaux est un hérétique de la sensation. Si la sensation n’a jamais pour lui l’éclat d’une certitude c’est que la sensation est  sans cesse plus ou moins le résultat distrait de l’hésitation de la pensée. La sensation n’est pas l’hésitation de la pensée elle-même, la sensation serait plutôt semblable au désarroi sidérant provoqué par cette hésitation.

 

 

 

Il y a pour Michaux une sorte d’hésitation anthropophage de la pensée, une sorte d’hésitation cannibale du cerveau. L’hésitation de la pensée est ce qui dévore l’homme sans même avoir faim. L’hésitation de la pensée est ce qui dévore l’homme sans désirer s’en nourrir, qui le dévore pour rien, dévoration semblable à un divertissement, à un divertissement idiot.

 

 

 

Michaux révèle qu’il y a une excitation en dehors du désir, une excitation du non-désir même. Cette excitation du non-désir n’est ni consciente, ni inconsciente, elle transforme la conscience et l’inconscient en signes de ponctuation du combat. Cette excitation du non-désir est pour Michaux le destin même de la violence. Pour Michaux la violence c’est l’excitation du non-désir comme épuisement du destin, c’est l’excitation de non-désir de subvenir à son destin (comme on dit subvenir à ses besoins).

 

 

 

Michaux révèle la violence de l’indifférence excitée de la pensée. Michaux révèle la vitesse infinie de l’excitation indifférente de la pensée. Par cette vitesse infinie de l’excitation indifférente de la pensée, Michaux avale les sabres et gobe les coups. Par cette vitesse infinie de l’excitation indifférente de la pensée, Michaux dévore la prolifération de ses blessures afin de les transformer en affectation d’équilibre, en affectation d’équilibre tabou.

 

 

 

 

 

L’infini n’est ni l’objet ni le sujet de l’écriture de Michaux, l’infini est l’affect de Michaux. Chaque phrase de Michaux est affectée d’infini, infectée d’un affect d’infini. La pensée serait pour Michaux la pourriture sceptique de l’infini, l’oscillation de pourriture de l’infini, l’oscillation de parthénogenèse de l’infini, l’oscillation de pourriture parthénogénétique de l’infini.

 

 

 

 « Fatigué de tout ce qui ne s’est pas produit. » E. Canetti

 

La fatigue de Michaux est plus effroyable encore, c’est la fatigue de tout ce qui n’a été produit qu’en pensée sans jamais devenir visible. C’est la fatigue de ce qui insiste en tant que hantise de l’infini invisible, en tant que vortex d’infini invisible du cerveau.

 

 

 

La pensée selon Michaux n’est ni une force, ni une forme, elle est plutôt une pulsion, une pulsion de plis et de déplis, une pulsion d’épuisement infini. Pour Michaux, la violence de la pensée est semblable à une pulsion de fil, une pulsion de fil plié. La pensée c’est la pulsion du profil, c’est la violence de sentir le monde de profil. En effet pour la pensée, le monde ne vient jamais de face comme visage. La pensée n’envisage pas le monde, la pensée ne saisit que le profil du monde. La pensée transforme le firmament en filament, en filament d’obliquité, en filament d’obliquité de la méfiance.

 

 

 

Pour Michaux, l’infini est toujours antérieur au fini et cette anticipation de l’infini est une anticipation qui hésite. Cette anticipation d’un infini qui hésite est la forme même de la violence. Violence monotone fastidieuse, violence sans intention, violence semblable à une prolifération sinusoïdale du vide, à un pullulement spiraloïdal du vide.

 

 

 

L’écriture de Michaux révèle la masse du vide, la prolifération du vide, le pullulement du vide, la foule du vide. Pour Michaux, le vide n’est pas une absence, le vide n’est pas un manque, le vide ressemble plutôt à une masse épidémique de coups, à une masse pullulante de blessures, à une masse proliférante de viols. Pour Michaux, le vide survient comme une épidémie d’innombrables viols.

 

 

 

La monstruosité selon Michaux n’est pas une monstruosité de l’excès de viande, c’est une monstruosité de l’excès de vide, une monstruosité de l’oisiveté, une monstruosité de la lacune. Le monstre selon Michaux est celui dont la violence est semblable à sa vacance. Le monstre selon Michaux semble en vacances de massacres.

 

 

 

 

 

Michaux est un dandy du sentiment exsangue, un dandy du sentiment abstrait.

 

 

 

Le dandysme de Michaux n’est pas un dandysme spéculaire, c’est un dandysme de la ligne mentale. Michaux n’examine pas son visage dans un miroir. Michaux examine son visage dans les plis infinis de son cerveau, dans les plis infinis de la chaux vive de son cerveau, de la chaux mort vivante de son cerveau. Le dandysme de Michaux est celui d’un fœtus fanatique qui baigne dans la chaux mort vivante de son cerveau.

 

 

 

Michaux ressemble à un dandy épuisé, épuisé de ne jamais trouver un miroir. Michaux ressemble à un dandy qui sait qu’il lui est impossible de se regarder dans un miroir parce que l’image de son visage est toujours déjà inscrite à l’intérieur de la violence de vide de son crâne.

 

 

 

Le squelette de Michaux est un dandy cependant son corps lui ne l’est pas. Le corps de Michaux est semblable à un esclave, l’esclave de l’épuisement. Le corps de Michaux est l’esclave écrasé du dandysme de son squelette.

 

 

 

Michaux est un dandy sans préciosité. Michaux est un dandy de la sobriété, un dandy du verre d’eau. « Je me saoule à l’eau pure. » Michaux écrit comme un assoiffé de désert. Michaux écrit comme un assoiffé de désert qui désire transformer le désert en verre d’eau. Si comme le dit Baudelaire « Celui qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables. », celui qui ne boit que le désert a un secret à cacher aux dissemblables qui combattent à l’intérieur de lui-même et ce secret est un verre d’eau.

 

 

 

 

 

L’euphorie de Michaux est une euphorie d’ascèse, une euphorie de précision. Aucune prestidigitation, aucun subterfuge dans l’écriture de Michaux. Jamais d’emphase ou de préciosité dans l’écriture de Michaux, uniquement une précision semblable à la fureur de la discrétion.

 

 

 

Michaux écrit comme un tigre de cendres, comme un léopard de poussière.

 

 

 

Michaux ressemble à un rapace sans ailes qui volerait par l’élan d’élégance de ses griffes, par l’essor de distinction de ses serres. Michaux est un rapace paradoxal, un rapace qui s’abstient de saisir sa proie, un rapace du mépris, un rapace qui méprise sa proie, un rapace qui méprise sa proie à l’intérieur de l’odeur de sang de la paix. Michaux est le rapace de la paix, le rapace de la paix du mépris.

 

 

 

 

 

A l’intérieur de chaque phrase de Michaux, il y a comme une effervescence de verrous. Michaux verrouille le ciel avec la vérité du chant. Michaux verrouille le ciel par la précision de l’épouvante. Ecrire pour Michaux c’est transformer le ciel en mur, en mur de vide invulnérable.