Cher Boris,

 

                     j’ai vu Ma Loute avant-hier. Dès les premières images, j’ai tiqué. Tout paraît faux, une sorte de maniérisme sournois (?) et gratuit (??). Mais, comme les précédents, ce film ne cesse de me travailler, il m’approprie peu à peu à lui, on dirait. – Je résiste !

 

    Tu peux écrire quatre-vingt-six pages d’un seul jet sur ce film, tant il contient de choses, tellement il est « riche ». – Riche, oui, mais comment prendre cette richesse, comment la regarder ?

 

    Deux choses me donnent à penser :

 

    1. Aucun plan n’a l’évidence de beauté de ceux de P’tit Quinquin. La beauté clamée par l’un des personnages bourgeois devant le paysage : Que c’est beau, que c’est beau ! me paraît seulement « esthétique ».

 

    2. Dans le générique de fin, le nom des acteurs professionnels vient avant celui des autres.

 

    Tu me diras ton impression. En quelques mots d’abord parce que je ne vais pas avoir le temps de lire quatre-vingt-six pages là tout de suite !

 

    Il y a un personnage et un acteur extraordinaire : Billy/Raph. Il traverse tout. Son visage ne cesse de me hanter, et sa voix.

 

    C’est cet après-midi que je lis à la Maison de la poésie avec Lucien Suel. (…)

 

    A bientôt,

 

Ivar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut Ivar,

 

 

 

Je viens de voir Ma Loute, le dernier film de Dumont. D’abord le plus important, je suis d’accord avec toi, c’est un film sans présence. Il n’y a ni présence du monde ni présence des hommes. Le paysage est en effet sans cesse neutralisé à travers des procèdes numériques. Les émanations lumineuses du ciel et du sable sont par exemple modifiées à travers des sortes de ruses optiques bleuâtres et sépias. 

 

 

C’est en effet du cinéma essentiellement factice. Cette facticité est d’ailleurs celle de tous les films dits d’époque : les décors et les costumes théâtralisent obligatoirement le cinéma. 

Factice aussi parce que la plupart des personnages sont des stéréotypes, stéréotypes burlesques à la Laurel et Hardy des inspecteurs de police, stéréotypes de la famille dégénérée des bourgeois (le mari abasourdi, l’épouse frustrée, la castafiore foldingue et le cousin  stupide). Seul Lucchini parvient parfois à incarner deux trois trucs, à les articuler surtout. Lucchini a toujours été un excellent prononciateur de phrases et là encore il parvient à proposer des figures hilarantes du bredouillement emphatique. Il est parfois très bon je trouve. La scène de la préparation des pommes de terre dans la cuisine avec la servante ou encore sa façon de s’asseoir les jambes à la fois croisées et pas croisées sur le rebord de son transat pendant la scène de l’apéritif. C’est virtuose même si cela n’atteint jamais les sommets de burlesque imprévisible du commissaire de P’tit Quinquin. J. Binoche à sa façon coutumière reste le plus souvent assez quelconque, elle manque d’intensité gestuelle, il n’y a qu’une scène lorsque qu’elle tripote puis balance les bibelots sur l’autel de la vierge où elle est un peu surprenante. L’acteur amateur qui joue le personnage de l’Eternel est quant à lui très bien, impressionnant parce que tranquillement brutal. 

 

 

L’utilisation incessante du bruitage postsynchronisé pour les déplacements du commissaire et ceux de Lucchini abolit aussi le sentiment de présence. (En cela bizarrement le film de Dumont retrouve des procédés du cinéma de Jacques Tati.) Les scènes à la fin du film où le commissaire vole accroché à une corde sont symptomatiques de cette abolition de la présence. Le moment qui me déplait alors le plus est celui où un des policiers tire au revolver sur le commissaire afin qu’il se dégonfle et revienne sur le sol. Ce détail révèle alors de façon emblématique ce qu’est finalement le film, une baudruche sans enjeu existentiel autrement dit du cinéma de divertissement. A l’inverse de P’tit Quinquin, Ma Loute n’atteint jamais en effet une forme d’intensité métaphysique ou même simplement éthique. En cela précisément ce n’est pas du burlesque, ce n’est que de la comédie. C’est d’autant plus regrettable que de temps à autre une profondeur métaphysique survient à l’intérieur des dialogues. Cette phrase de Lucchini par exemple « Ont-ils été sauvé par ce qu’ils avaient la grâce ou bien ont-ils la grâce parce qu’ils ont été sauvés ? » Et aussi l’invocation délirante du cousin « We knew what to do but we didn’t do. » Ou encore la phrase de l’enfant de chœur pendant la procession de la Vierge. « Je suis fatigué, j’en ai marre. Si ça continue, je vais laisser tomber le petit Jésus. »  

 

 

Ma Loute est donc un film délibérément factice. Dumont le revendique explicitement dans une interview des Cahiers du Cinéma. « - J’ai tourné dans une baie qui n’a rien à voir avec ce qu’on voit dans le film, il y avait des maisons contemporaines partout, des bateaux sur la mer. Mais je savais que numériquement, j’enlèverai tout derrière. On ne se soucie même plus du lieu où on tourne. - Ça démystifie aussi le tournage, qui n’est plus la vérité du moment. - Ça ne pose pas de problème, je suis pour la mystification totale. – On vous aurait posé la question il y a quinze ans, vous n’auriez pas répondu ça. - Certainement pas ! Je crois à la mystification, parce qu’on est dans un théâtre. Avant j’exigeais des choses de l’acteur que je ne demanderai plus aujourd’hui. Mais puisqu’on est dans le faux, allons-y. » Dumont serait ainsi passé d’un cinéma du mysticisme à un cinéma de la mystification, d’un cinéma de la présence mystique à un cinéma du non-lieu mystificateur. (« On ne se soucie même plus du lieu où on tourne. » je souligne.) Ainsi dans Ma Loute, le monde est désormais un décor de théâtre, il a été contaminé à travers la fureur de la stéréotypie humaine. Et le problème de la présence du lieu est désormais aboli. 

 

 

J’ai aussi été attentif aux scènes où Dumont filme un homme et une femme qui regardent ensemble le paysage. Tu le sais, j’ai le sentiment que cette figure est cruciale dans le cinéma de Dumont. Il y en a encore plusieurs dans ce film, au moins trois. Je t’en propose l’inventaire sans explication. La première scène est celle où Ma Loute et la servante regardent ensemble le paysage devant la maison des pêcheurs. Ma Loute regarde d’abord le paysage seul pendant qu’il pisse (le plan ressemble à un plan de Sergio Leone). Puis avant qu’ils regardent ensemble le paysage Ma Loute dit à la servante « Tu vas longtemps me regarder pisser comme ça ? » et ensuite à la fois pour se moquer d’elle et l’effrayer. « Tu veux que je te mange ? » La deuxième scène est celle où Ma Loute et Billy(ie) regardent ensemble le paysage là où Ma Loute fait traverser les promeneurs et les promeneuses en les portant entre ses bras, Billy(ie) lui parle alors d’argent. « Tu peux me porter ? Je n’ai pas d’argent, je te paierai demain. » et Ma Loute alors accepte. La troisième scène est celle où Ma Loute et Billy(ie) regardent ensemble le paysage une fois encore en face de la maison des pêcheurs. Billy(ie) dit à Ma Loute « Je voulais voir le paysage que tu vois chaque jour. Il est beau. » Et Ma Loute répond surpris « Il est normal. ». A chaque fois dans ces trois scènes, le temps du regard face au paysage est plus rapide que dans les autres films de Dumont. C’est un regard sans pesanteur sensorielle. Dans la première scène le plan est même quasiment un chromo. 

 

 

Ce qui aurait pu aussi devenir plus puissant, ce sont les traversées portées à l’intérieur de l’eau qui évoquent un peu la traversée du Styx. Cette allusion à la traversée des morts se retrouve d’ailleurs dans la scène de la barque égarée au milieu de la mer (ses tonalités funèbres, la beauté des gris). Malgré tout Dumont n’a pas assez de courage pour montrer de manière intense cet amour entre Ma Loute et Billy(ie). Dumont ne trouve jamais en effet l’image exacte (comme celle magnifique d’Eve et de P’tit Quinquin ensemble sur la bicyclette) qui donnerait une forme inoubliable à cet amour. Pour montrer la forme de cet amour il fait alors uniquement confiance à la musique post-wagnérienne qu’il utilise. Musique assez intéressante d’ailleurs, cependant c’est presque la musique qui accomplit alors le travail du regard, le regard du cinéaste a alors tendance à disparaitre dans une sorte de bain sonore.   

 

 

Enfin une des grandes limites du film c’est que l’acteur qui interprète Ma Loute même s’il est assez tonique manque souvent de subtilité. Quant à l’actrice Raph, son aura apparait à l’évidence indiscutable et Dumont a peut-être ainsi trouvé la première star hermaphrodite du cinéma français.  

 

 

 

 

Post-scriptum.

 

 

Les différents projets de Dumont restent passionnants. Une comédie musicale sur Jeanne d’Arc (adaptée de Péguy) et la suite de P’tit Quinquin.  

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                    A Bientôt        Boris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma Loute suite 8 ou 9 juin 2016

 

 

 

Je ne savais pas qu’il y avait ces trucages, « bruitage postsynchronisé », « ruses optiques », effacements numériques, merde ! Oui, donc un film délibérément factice, et pourquoi pas ? Une expérience ? Dumont est foncièrement amoral, on le voit tout au long de ce film. C’est quand même une amoralité expérimentale, ou disons prospective, alors je n’aurais peut-être pas dû écrire « foncièrement ». En fait, je reste tout perplexe devant l’ « amoralité » de Dumont.

 

 « Seul Lucchini parvient parfois… ». On a l’impression qu’il est laissé beaucoup à lui-même, et justement c’est comme ça que Dumont sort Lucchini de Lucchini, encore qu’il est tout à fait capable, contrairement à ce qu’on dit, de faire autre chose que « du Lucchini », Lucchini (il l’a prouvé par exemple dans Le Colonel Chabert). Je l’ai trouvé très bon dans la scène finale, quand il étreint le commissaire, il entraîne l’autre acteur dans quelque chose, il se passe quelque chose il a tout à coup, une seconde à peine, un regard étonnant, ou plutôt un coup d’œil, sur son partenaire, un coup d’œil à la fois investigateur, lucide et même acide, qui ne vise pas que le personnage, mais aussi l’acteur… Mais il choisit de toute façon l’effusion. C’est ce choix qui est émouvant.

 

En même temps, on est frappé par l’injustice de tout cela : les pauvres ne peuvent rien exprimer, que leur refus d’avoir quelque chose à exprimer. Y a que le bourgeois qui cause, même si c’est pour ne rien dire ça lui donne quand même une chance de dire quelque chose quelquefois. La chance du bourgeois c’est que même dans l’affolement il peut lui arriver d’exprimer quelque chose, quelquefois.

 

Donc Lucchini, oui. Binoche par contre je ne comprends pas son jeu… Sauf le moment avec les bondieuseries : son rejet de la « piété populaire » quand elle n’est plus ou pas encore folklorisée (esthétisée). Elle ne peut parler à ce moment, elle-même, elle a perdu cette faculté sous le choc, alors offrir quelque chose à la Madone mais elle ne trouve rien qui vaille.

 

L’Éternel est plutôt intranquillement brutal.

 

La scène finale, moi je la trouve très bonne : là on rejoint quand même le burlesque tout en laissant le film dire la vérité sur lui-même. C’est très bien filmé, particulièrement la chute du commissaire sur la plage et la façon dont tout le monde arrive sur lui (Lucchini en dernier, mais il trouve tout de suite et tout naturellement sa place de premier, parce qu’il va avoir à montrer que le bourgeois est aussi capable de sentiment, même d’effusion, quasiment amoureuse). Dommage que l’envol de Machin soit venu en « doublon » de celui de l’épouse, qui est une assomption. Il paraît difficile de les relier d’une façon qui ait un sens.

 

« Ont-ils été sauvés parce qu’ils avaient la grâce ou bien ont-ils la grâce parce qu’ils ont été sauvés. » Je crois qu’à ce moment quelqu’un (Binoche ?) parle de la prédestination. Ce mot est peut-être une des clés du film.

 

« J’ai aussi été attentif aux scènes où Dumont filme un homme et une femme qui regardent ensemble un paysage. » Oui, le lieu retrouve là sa présence. Dans l’une des toutes premières séquences, le couple bourgeois est dans le paysage, mais ne le regarde pas : elle, elle voit certes autour d’elle une beauté, mais « esthétique » ; lui n’en est même plus dupe. Du reste, ils avancent dans ce paysage, ne s’y attardent pas. C’est peut-être le moment qui fonde la facticité du film, parce que la première séquence, avec les policiers, est encore indécidable (ou indécidée !). Seuls ceux qui n’ont pas le regard usé, les plus jeunes, peuvent voir le paysage. Ma Loute le voit tellement qu’il ne sait pas qu’il le voit, et dit de lui qu’il est « normal », alors que Billy, en travers des deux mondes, peut dire sobrement qu’il est « beau ».

 

Oui, évidemment, l’Éternel et Ma Loute sont des passeurs, à pied ou en barque ! Mais ils décident de qui survivra au passage.

 

Tu dis que Dumont « n’a pas assez de courage pour montrer de manière intense cet amour entre Ma Loute et Billy(ie) »… « ne trouve jamais en effet l’image exacte (comme celle magnifique d’Ève et de P’tit Quinquin ensemble sur la bicyclette) qui donnerait une forme inoubliable à cet amour ». Mais c’est justement parce qu’il n’a pas (ou plus) assez de courage pour montrer cet amour comme possible : c’est un amour à oublier.

 

La musique m’a importuné. Elle est sur le point de dévorer le film à plusieurs reprises.

 

L’acteur qui incarne Ma Loute est tenu dans le manque de « subtilité », comme toute sa famille. C’est là qu’on voit que Dumont a lâché les pauvres comme « prédestinés » sans doute au pire. Oui, l’actrice Raph est une trouvaille magnifique. J’espère qu’on la reverra. Mais ce rôle est très beau, en trouvera-t-elle jamais un aussi beau ? Cas d’Émilie Dequesne (Rosetta).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut Ivar, 

 

(…) 

 

Il y a une interview intéressante de Dumont dans le numéro de mai des Cahiers du Cinéma. C’est peut-être encore en kiosque je ne sais pas. Si tu ne parviens pas à en trouver un exemplaire, je t’enverrai des photocopies un jour prochain. 

 

 

 

Post-scriptum.  

 

J’ai bien reçu aussi la lettre de Florian Caschera à propos de ta lecture à la Maison de la Poésie. J’aime beaucoup le ton d’exaltation honnête de ses phrases. L’intonation de son sentiment me plait.  

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                    A Bientôt        Boris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cher Boris, 

 

(…)

 

     Je te remercie pour l’envoie des photocopies des Cahiers du cinéma et autres. Je les ai lues cette nuit, sauf ce qui vient de Vers une théorie concrète de l’art.

 

    J’ai toujours trouvé Bruno Dumont très décevant dans les entretiens. Quelquefois, il dit quelque chose d’intéressant, d’une façon intéressante. Et comme il dit beaucoup (tu as vu la longueur de cet entretien des Cahiers !), il y a des pépites. Mais je le trouve vraiment trop approximatif, et souvent même malencontreux dans ses formulations. Ce n’est sûrement pas lui qui écrira la théorie de son cinéma !

 

    Est-ce que tu as lu le « scénario » de P’tit Quinquin ? Dumont a une écriture aléatoire – comme son cinéma, aussi (et il le dit même en disant le contraire) est non seulement expérimental mais aléatoire.

 

    Leroy aussi, aléatoire. Avec un métier extraordinaire. Dumont aussi a le métier, et même on voit qu’il aime la maîtrise technique... Mais il faut rester ouvert à la chance, au « hasard » (on n’ose plus écrire hasard sans guillemets !).

 

    Ci-dessous : quand même les sociologues commencent à entrevoir où on va !

 

    Salut fraternel,

 

 

 

Ivar