Salut Ivar, 

 

 

 

Je ne sais pas si tu l’as vu le documentaire de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, La Véritable Histoire d’Artaud le Mômo. Il y a parfois des trucs étonnants. 

 

 

Cette anecdote par exemple. Artaud se plaint un jour pendant un repas qu’il ne sait plus écrire, Domnine Milliex (alors petite fille) l’entend et comme elle apprend précisément à écrire à l’école à la même époque, elle lui propose son aide. Ils s’en vont alors ensemble à la librairie acheter des crayons de couleur. Puis de retour à la maison ils s’assoient à une table et tracent une fois encore ensemble des bâtons sur des cahiers. Cette manière d’Artaud d’acquiescer à l’aide d’une petite fille, je trouve cela c’est très beau. Ce qui apparait ainsi dans le documentaire c’est le mélange d’extrême attention et de profonde indifférence du comportement d’Artaud. Quelqu’un évoque aussi la politesse d’Artaud, son extrême courtoisie c’est à dire son dégout incessant envers la moindre vulgarité. Quelqu’un d’autre (dont j’ai oublié le nom) raconte aussi que parfois, quand Minouche Pastier allait faire des courses elle confiait Domnine Milliex à Artaud comme à un sorte de baby-sitter, une baby-sitter sur le billot donc mais une baby-sitter malgré tout. 

 

 

Sa secrétaire Luciane Abiet raconte aussi comment Artaud lui dictait des textes le matin en buvant son café au lait et en mangeant des morceaux de pain. Il y a encore beaucoup d’autres choses, cette dédicace d’Artaud par exemple qu’évoque Henri Thomas. « A André Gide, à travers le givre de l’air. » Henri Thomas parle aussi d’un fou de l’asile de Rodez « Il faisait toujours la même chose, il faisait une petite église sur une planche qui était légèrement décentrée et il la faisait tourner. » 

 

 

Ce qui est ainsi extrêmement intéressant ce sont les différences d’attitudes dans les manières d’évoquer l’existence d’Artaud. Paule Thévenin par exemple tremble souvent par excès de solennité, elle hésite avec d’innombrables scrupules. A l’inverse Marthe Robert évoque Artaud avec une insouciance triviale et parfois même une désinvolture brutale. Cette mosaïque de discours proposés par des caractères presque contradictoires révèle ainsi une image subtilement hétérogène de l’existence d’Artaud.  

 

 

 

Post-scriptum. 

 

 

Tu trouveras aussi sur internet une vidéo intéressante intitulée Sollers lit Michaux (à propos des expériences de Michaux avec les drogues). 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                    A Bientôt        Boris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Amiens, 12 novembre 2016.

 

 

 

 

 

Cher Boris,

 

 

 

 

 

(…)

 

Je te remercie grandement pour ce que tu m’apprends sur Artaud. Je n’ai pas vu cette émission, je ne savais pas qu’elle passait… En reprenant les documents qui m’ont servi pour écrire Ajustement (terminé avant-hier), j’ai trouvé une mention d’un texte d’Artaud sur Lautréamont ET Ducasse. Un texte étonnant, qui m’avait marqué, mais je n’ai pas la référence… Peut-être le connais-tu déjà ?

 

Ajustement, j’en suis finalement plutôt content. Ça fait quasiment 270 pages, la plus grande partie en vers justifiés. On trouve une vingtaine de pages en prose à la fin, notes de travail ; et cinq « planches », de vers non-justifiés, représentant onze ou douze pages, hors-texte, qui sont censées, mais d’une façon que je ne comprends pas encore, équivaloir aux photos dans Nadja, qui a été mon modèle et mon contre-modèle.

 

(…)

 

Et je te donne à la suite le court prologue de ce livre, appelé un « poème-document ». – C’est tout ce que j’ai pu écrire pendant le séjour de Dominique en Russie – dix jours, trois pages… Je pensais en faire six, mais je trouve que ces trois-là suffisent. Tout le reste était déjà écrit (je n’avais pas pu me remettre au texte depuis juillet, si ce n’est pour un peu de lissage).

 

(Si ça t’intéresse je t’enverrai d’autres morceaux.)

 

Bien amicalement,

 

Ivar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut Ivar, 

 

 

 

Le film de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, La Véritable Histoire d’Artaud le Mômo reste visible sur internet (de manière fragmentaire cependant). 

 

 

Je t’envoie ci-joint la lettre d’Artaud à propos de Lautréamont. 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                   A Bientôt        Boris 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

Merci, Boris, c’est bien cette lettre-là. Elle est extraordinaire, Artaud était un grand visionnaire, peut-être le plus grand, emporté par sa parole, d’une énergie incomparable, et c’est la parole qui relance sans cesse la vision, la projette toujours plus haut (ou plus bas, plus profond, ou plus loin, ou plus près !). Pas de commune mesure entre lui et ses amis surréalistes, ni même avec les poètes du Grand Jeu.

 

   J’espère que tu vas bien.

 

   Amicalement,

 

Ivar