Cher Boris,

 

je viens de voir sur Arte Préparez vos mouchoirs, de Bertrand Blier, une merveille !

 

    1979, Depardieu, Dewaere, Michel Serrault, Carole Laure, et un gamin extraordinaire, interprété par Riton Liebman, treize ans.

 

   Je te conseille VIVEMENT ce film si tu ne le connais pas déjà.

 

   Amicalement,

 

Ivar

 

 

 

 

 

 

 

Salut Ivar, 

 

 

C’est en effet un film superbe. Certainement celui de Blier que je préfère. La connivence du jeu surtout entre Depardieu et Dewaere y est extraordinaire. Je trouve ce film plus étonnant encore que Les Valseuses et Buffet Froid, films pourtant déjà aussi très bons. 

 

 

Je t’envoie un article excellent de l’audacieuse critique américaine Pauline Kael à propos de ce film, un jour futur je ne sais quand.  

 

 

 

 

 

                                                                                                              A Bientôt              Boris

 

 

 

 

 

 

 

Salut Ivar, 

 

 

 

Je t’envoie quelques remarques à propos de Préparez vos Mouchoirs de B. Blier. 

 

 

 

Ce qui me plait d’abord c’est l’extraordinaire connivence du jeu entre Depardieu et Dewaere. Cette connivence explose à chaque scène, par exemple la scène inaugurale au restaurant et aussi celle où Dewaere reçoit Depardieu dans son appartement où il collectionne les livres comme des timbres et où il évoque avec passion celui qu’il appelle le mec Mozart. Le jeu entre Depardieu et Dewaere c’est celui de l’entente intégrale, celui de l’oreille absolue, c’est une osmose d’écoute extrêmement rare au cinéma. Je pense qu’il n’y a que De Niro et Liza Minnelli qui ont atteint une telle proximité rythmique du jeu dans la première heure de New York-New York de M. Scorcèse. 

 

 

Depardieu dit parfois qu’à l’intérieur d’une scène il joue d’abord la situation avant de jouer le texte et que ce qu’il dit aussi surtout à l’intérieur du texte d’un dialogue ce sont- je reprends sa formule - les adjectifs profonds. Ainsi pour Depardieu c’est comme si le dialogue devenait quelque chose comme un adjectif des gestes du jeu. Jouer une scène pour Depardieu c’est transformer la globalité même de la parole, la globalité même du langage en adjectif, en adjectif profond, en adjectif profond du geste, en adjectif profond du geste de parler. En effet Depardieu joue toujours d’abord le geste de la parole avant de jouer le sens des mots. C’est pourquoi Depardieu apparait à chaque fois prodigieux chez des cinéastes comme Pialat ou Blier, cinéastes pour qui la parole apparait d’abord comme une pulsion. 

 

 

(La première scène du film est une situation essentielle des films de Blier, celle de l’homme qui ne parvient pas à faire sourire sa femme. Cette situation se trouve aussi dans Les Valseuses, où Miou-Miou fait la gueule, dans Notre Histoire où Nathalie Baye est une sorte de Mona Lisa de la mélancolie ou même encore au début de Tenue de Soirée.) 

 

 

Ce qui est intéressant aussi dans Préparez vos Mouchoirs, c’est que Carole Laure n’interprète pas l’apathie de façon psychologique. Carole Laure, comme Cyd Charysse, est d’abord en effet une comédienne danseuse. Carole Laure joue plutôt l’apathie à la manière d’une danse, l’apathie dansée de ne pas manger ses pâtes. La scène du restaurant au début du film c’est alors une sorte de Buto aux spaghettis. Il y a un film où Carole Laure joue de manière magnifique c’est La Tête de Normande Sainte-Onge. Dans ce film Carole Laure danse la folie. Carole Laure parvient à danser la folie par l’incroyable ondulation de son corps, par l’incroyable ondulation de son corps au sommet même de sa tête, l’incroyable ondulation de son corps devenu ainsi comme une chevelure. 

 

 

J’aime beaucoup aussi la scène de Depardieu avec la serveuse de bar qui dit être « le genre de fille qui prend toute sa valeur dans le noir. » Je me souviens que la première fois que j’avais vu le film j’avais été impressionné par l’extraordinaire élégance rythmique du phrasé de l’actrice. Et j’ai compris plus tard pourquoi en apprenant que cette actrice avait été l’amante du trompettiste Chet Baker. Eh bien son phrasé avait en effet un aspect prodigieusement jazzé.  

 

 

J’aime bien aussi la scène où Depardieu se tient au chevet de Carole Laure et parle avec une emphase méticuleuse, une exaltation minutieuse de la circulation à la fois du souffle et du sang à l’intérieur d’un corps de femme. Depardieu invente alors une sorte de chuchotement mammouthéen, de chuchotis pachydermique. Il tourne autour du lit et se penche sur le corps endormi de Carole Laure avec un superbe tact d’ours amoureux, avec une superbe attention tactile d’ours amoureux. 

 

 

Tu le sais, la critique américaine Pauline Kael a écrit un article passionnant à propos du cinéma de Blier. Voilà par exemple pour mémoire ce qu’elle écrit. 

 

« L’humour de Blier est tellement inconscient que celui de Buñuel semble écrit, presque pédant dans sa démesure. Blier utilise le genre de blagues qui ne peuvent être exprimées de manière implicite ou symbolique, elles doivent être totalement explicites. Jusqu’alors cet humour restait cantonné au domaine de la parole, mais Blier le met en images, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. »  

 

 

 

 

 

 

                                                                                                      A Bientôt                      Boris