Salut Ivar, 

 

 

 

Godard et Sollers évoquent ensemble pendant une rencontre à propos de la Vierge Marie (toujours visible sur internet), un problème qui sans doute t’intéressera, celui de savoir si un texte a un cadre ou non. Godard explique qu’il est inutile de désirer cadrer la Vierge Marie, que le problème est plutôt de savoir comment faire le point sur la Vierge Marie et que le cadrage de l’image s’accomplira alors de lui-même de surcroît. Il remarque aussi presque instantanément qu’un texte n’a pas vraiment de cadre (excepté le cadre de la page) et que le problème c’est plutôt de parvenir à faire le point sur le texte et qu’alors le cadre du texte apparait en surplus. Sollers est d’accord. Ce problème de faire le point sur le texte sans chercher à le cadrer c’était en effet déjà le sien dans son livre Paradis. Le truc de Sollers pour parvenir à faire le point sur le texte c’était paradoxalement d’abolir la ponctuation. 

 

 

Evidemment par ta technique de la justification tu affirmes précisément l’inverse, tu essaies précisément de cadrer le langage. Le problème reste cependant de savoir si ce cadrage du texte provoque aussi de surcroit (de surcroix) une mise au point. Ce cadrage du texte est-il aussi une mise au net ou bien une mise au flou. Ce problème était d’ailleurs aussi celui de Botta dans son texte à propos de la boxe : la mise au poing comme mise au point, le coup comme manière de clarifier les choses, comme manière de clarifier la force des choses. 

 

 

 

Je t’envoie aussi quelques extraits de Poétique Remarques de Jacques Roubaud. 

 

 

 

« Un poème a quelque chose à voir avec un tableau. On ne peut pas paraphraser un tableau non plus. »  

 

 

« Les livres n’ont pas, à la différence des peintures, besoin d’un cadre. Mais il leur faut une étagère. (Gertrude Stein) » 

 

 

 

« Il y a incertitude beaucoup plus grande (donc effet plus fort) si on ne sait pas exactement  comment c’est compté, tout en sachant ou sentant que c’est compté (problème de l’effet-contrainte, plus généralement). » 

 

 

« Thèse : la chute de la forme poétique traditionnelle (alexandrin) a eu pour conséquence  l’invention de l’inconscient freudien. » 

 

 

 

« Il n’y a pas de temps perdu. On ne perd pas ce qu’on ne posséda jamais. On ne peut pas non plus le retrouver. Le souvenir ne nous offre pas le passé, mais une image momentanée du passé construite par le présent. »

 

 

« Peu se demandent comment se produit l’arrêt sur image-mémoire. On dit : je me souviens  de ceci, cela ; rien sur la manière dont on en arrive à s’arrêter sur ceci, cela. » 

 

 

« La mémoire exige non seulement des images mais l’ombre de ces images. C’est elle qui nous donne le sentiment du passé. »  

 

 

« Déplacer le temps n’est pas déplacer un corps : son ombre reste sans mouvement. » 

 

 

 

« Tous les mots sont des ready-made. » 

 

 

« Le titre est décrit par Duchamp comme une couleur invisible. » 

 

 

« La ligne d’horizon est une conjonction de coordination. »

 

 

 

(…) 

 

 

 

 

 

                                                                                                                    A Bientôt        Boris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cher Boris,

 

                    cette question du cadre est évidemment importante pour moi. Si on respecte l’idée du cadre, on justifie : on remplit le cadre. C’est-à-dire qu’on écrit le poème en prose. Mais cette prose est en vers, ou du moins c’est une succession de mètres. D’une certaine manière la poésie justifiée confond les vers et la prose, elle propose cette solution à ce problème du « vers », de confondre le vers dans la prose, et d’écrire une prose en vers. Il y a en tout cas quelque chose de cela !

 

    Je peux dire de la justification, parce que ce n’est pas moi qui l’ai inventée : c’est une trouvaille géniale, dont on n’a pas fini de comprendre ce qu’elle apporte, pas fini d’explorer les possibilités.

 

    Je dois te répondre très succintement*. Mais je joins une lettre que j’ai écrite il y a quelques jours, à Claire Ceira, où tu trouveras des éléments sur cette question du cadre. Première pièce jointe.

 

    (...)

 

    Ajustement. Oui il y a un point à faire quand on écrit un poème, point en profondeur. Dans Ajustement, j’ajuste, en long et surtout en large, je n’ai pas pu m’occuper de la profondeur. Mais il y a peut-être des endroits où ça s’est fait tout seul. Cependant, je n’en suis pas du tout certain.

 

(…)

 

    Avec toute mon amitié,

 

Ivar

 

* Peux-tu me dire pourquoi le correcteur automatique me refuse “succintement” ?

 

 

 

 

 

 

 

Échelonnements 

 

 

 

 

 

Pour Claire (8 septembre, Amiens) 

 

 

 

Ma chère Claire,

 

 

 

je réponds tout de suite à ta lettre d’hier (7 septembre), pendant que j’ai un moment : je sais qu’un précédent envoi est resté sans réponse, je le vois sous mon coude, il passe son tour encore une fois !

 

Mais là je préfère réagir tout de suite. Bien sûr ce ne seront que notes, d’approche, rien de construit… 

 

 

C’est toi qui m’a parlé d’ « arrière-plan » et d’ « immobilité », en reliant les deux mots, et en les reliant à ta lecture des poèmes arithmonymes ou justifiés. (Pour faire plus court, je ne parlerai à partir de maintenant que de la poésie justifiée, l’arithmonyme pouvant être rangée dans la même catégorie.) Tu avais l’impression qu’il y avait des masses dans le texte, ou plutôt dans l’image, la représentation mentale qu’il provoque, on pourrait dire le « monde » qu’il dévoile – masses plus ou moins mobiles, voire immobiles, pour certaines, ces masses bougeant, ou stagnant, à des distances différentes (du point où se tient mentalement le lecteur), donc sur des « plans » différents, plus ou moins éloignés ; la mobilité, la vitesse (ou l’immobilité) de ces masses étant en relation avec leur éloignement – de ce point mental, qui est celui de la lecture, d’où l’on a vue sur eux.

 

J’espère que j’ai bien compris ce que tu voulais dire, que je ne m’égare pas dès le commencement.

 

Cette distribution en plans et masses n’est pas vraiment une spécificité de la poésie justifiée… Mais c’est sans doute vrai, que les poèmes justifiés, quand ils vont au bout de leur particularité, permettent de mieux voir (c’est d’abord entrevoir, ou même deviner) je dirai l’échelonnement du paysage mental, et donc, nécessairement, les vitesses différentes de ces masses.

 

Je t’en ai parlé déjà, en te renvoyant à la première page de Mont-Ruflet, mon « épopée forestière » -- où on voit, dans la lumière du soir, la campagne à la fois approfondie et aplatie (la campagne « échelonnée » : comme la mer est « étagée comme sur les gravures »,  dans Après le déluge de Rimbaud). Campagne toute parcourue de trains, qui filent sur des voies parallèles, mais comme rapprochées (au point qu’on craint des collisions), emmêlées, confondues dans ce glissement vers la nuit.

 

Cette scène, ou plutôt ce tableau initial de Mont-Ruflet, sans que je l’aie voulu consciemment, est un peu l’emblème, ou une sorte de « concentré » de la poésie justifiée, qui bouge beaucoup, prise dans son cadre fixe, et selon des lignes de progression différentes (même si elles n’en cherchent pas moins leur confusion – elles sont par principe jumelles, ces lignes, et la gémellité fonctionne sur le mode rapprochement, confusion, effusion, répulsion, éloignement).

 

La poésie justifiée est fondée sur l’enjambement, et donc le chevauchement, de tous les éléments continus (disons : lignes) du poème (qui en cela rejoint la prose, mais c’est une autre question) : récit, mètre et vers, séquence grammaticale, segment musical. – Chevauchement provoqué par le principe a-rythmique même du mètre, qui doit être toujours « rattrapé », et dépassé, par le vers.

 

Le vers est l’élément moteur ou pour mieux dire la tête chercheuse du poème. Il est toujours en avant, on ne sait pas où se situe cet avant : tout le temps il bouge ! je le soupçonne de pouvoir même être passé derrière

 

Ce vers introuvable – véritable furet du texte – ne s’arrête pas : ne laisse pas le poème s’arrêter. Il court il court – passe, repasse, est passé, a passé, serait et même « eût » passé ; va passer… Et par endroits, il semble avoir complètement disparu : le poème atteint alors à un état de prosaïsme très dense (bien plus fort que dans la vraie prose).

 

Cette extrême mobilité du vers – qui peut donc aller jusqu’à la pure et simple disparition – « échelonne » le monde représenté. En ceci même que sur un plan (celui de la page, figure du monde) il lui donne une profondeur, et alors le scande (disons) en plusieurs plans – plans qui se séparent comme se rejoignent par enjambements et chevauchements. (Je ne sais pas si j’ai bien fait d’écrire « le scande » : le mot s’est imposé.)

 

Échelonné – comme dans le cadre d’une vitre de wagon de chemin de fer – le paysage va varier la vitesse de ses masses : ce qui est proche file plus vite que ce qui touche à l’horizon ! 

 

 

Tu parles du convexe et du concave. Il va y avoir des représentations concaves et des convexes, qui vont s’ajouter à tout cela (aux « plans »). Ajouter à l’échelonnement, d’une façon bien sûr très différente, et aux vitesses... En général le convexe contribue à la vitesse, le concave joue le ralentissement ! Mais il faut voir qu’à de certains moments l’immobilité peut être une vitesse ; la vitesse, dans son excès, une immobilité. (Ces éléments reviennent souvent dans ma poésie, dont l’oxymore n’est pas le moindre ressort.)

 

Tu écris que le poète, passant « au-delà des évidences logiques et rythmiques… [part] à la recherche d’une autre loi, qui est celle de l’émotion esthétique, boussole dans la poursuite d’une autre vérité, ou justesse, que la vérité des concepts ». C’est cela : un tel poète froisse tous les schémas : la Beauté le guide (« l’émotion esthétique »), celle du texte, écho et anticipation de celle du monde (c’est-à-dire que c’est bien de la beauté du monde qu’il est en quête ; et cette beauté est la « justesse » et la « vérité », qu’on connaît par instinct, ou alors par révélation, non par le truchement de concepts).

 

Le poète, comme le vers, échappe au poème même, au cadre : au mètre, à tout ce qui est « maître »… pour trouver la Beauté.

 

(…)

 

Maintenant je voudrais dire encore une chose : est-ce que tu connais le principe du transistor ? c’est la lacune, l’atome manquant (et je reviens ainsi à ta parole : qu’il ne peut y avoir poème, œuvre d’art « pleine », saturée d’elle-même : qu’il faut du vide). Le transistor fonctionne parce qu’il manque un atome : c’est la lacune. Il faut courir après, la rattraper – c’est le furet du transistor, la lacune ! C’est ce trou dans la chaîne qui fait que ça passe et que ça se relance sans cesser.

 

Je crois que dans la poésie justifiée, le vers, qui n’est pas le mètre, et dont on ne sait jamais vraiment où il est, rebondit grâce à un élément manquant : la lacune ! C’est la lacune qui l’amène à enjamber, chevaucher.

 

Il n’y a pas de beauté « parfaite », pas plus que de vérité absolue. Il me semble que je l’ai toujours su, sans le comprendre, d’où ma haine pour l’esprit classique. Et ma passion pour le romantisme, puisque le romantisme c’est tout de même d’abord cela : trouver l’endroit (concave, forcément concave !) où le vers, le furet, le trou, la lacune, vient à l’instant de passer, et se consacrer entièrement à cela, à ce mystère : que l’élément manquant est ce qui tient le monde dans l’être, dans la force du surgissement.

 

(…)