Salut à vous Ivar,

 

 

 

 

 

A propos de la transmission de ma lettre à Florence Trocmé, c’est non. Je ne préfère pas. En effet ces phrases que je vous ai envoyées n’ont de valeur que parce que vous avez lu A Oui et plus encore surtout parce que vous avez eu l’audace de répondre instantanément à cette lecture. Et Ivar, je vous le répète, vous êtes jusqu’à présent le seul à avoir essayé de lire A Oui de cette manière. Ainsi ces phrases n’ont de valeur que parce qu’elles vous sont adressées en particulier. Diffuser ces phrases serait un non-sens. En effet pour ceux qui n’ont pas lu A Oui, ces phrases ne peuvent être interprétées qu’à la façon d’un acte de présomption ou d’orgueil. Ce qui serait une interprétation inexacte. J‘ai le sentiment que ce geste du don à oui est certainement un geste de mépris, cependant ce n’est pas un acte d’orgueil, c’est paradoxalement un geste de mépris humble.

 

 

 

« La Terre, cette Piste. » E. Dickinson. J’ai volé le lieu et la formule de la piste de chant aux aborigènes d’Australie. Cette invention d’une piste de chant par les aborigènes est rigoureusement l’inverse de notre idée occidentale de route. En effet selon les aborigènes pour aller par exemple d’un point à un autre dans le désert, chacun doit inventer son propre chemin, chacun doit inventer sa propre voie qui apparait semblable à la trajectoire de sa voix. Les aborigènes cheminent en chantant, il n’y a pour eux aucune différence entre le chant et le chemin, le chant révèle la forme même du chemin. Et utiliser la piste de chant d’un autre homme reste pour eux tabou. C’est pourquoi ces pistes de chant ne peuvent être partagées que grâce à des procédures rituelles extrêmement subtiles.

 

 

 

 

 

                                                                                                     A Bientôt          Boris

 

 

 

 

 

 

 

Trocmé

 

 

 

C’est un nom étrange, mais qui inspire plutôt confiance, non ? Bref, n’y pouvant tenir, j’ai fais lire votre message à Florence, réponse ci-après. Ne m’en veuillez point trop de mon zèle, mais, me sentant fortement décliner ces temps-ci, la hâte quelque fois, même une certaine panique me tient lieu de tout raisonnement. Rien du reste rien ne sortira sans votre aval reçu en amont.

 

                                                                                                                                                        

 

Florence Trocmé : « Cette lettre est en effet exceptionnelle de force et de beauté et un superbe aliment pour la réflexion... Rejoint aussi tellement mes préoccupations du moment...

 

Donc oui, s’il accepte, ce serait magnifique de le publier par exemple dans les Notes sur la poésie.

 

Et toujours, en stand by (??), la question de son livre, pourrait-on en publier un peu. Dis-moi s’il y a moyen de m’envoyer une copie. »

 

                                                                                                                                                                       Moi je redirai seulement qu’il me paraît nécessaire qu’À oui (ou Les nuages – mais je crois qu’il vaut mieux commencer par l’abrupt du premier que par le déroulement enveloppant du second) soit accessible aux filles et aux garçons sur le net. Je le crois vraiment. Un gisement, un stock radioactif, une mine ! Demander à Laurent.

 

Cordiaux pensers et pincements,

 

                                                                            Ivar Ch’Vavar

 

PS – Vous ne m’avez répondu pour Hölderlin au mirador : livre que je puis vous envoyer si vous ne l’avez déjà. Peut-être le titre vous arrête-t-il ? Il est en réalité complètement dada.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Ivar,

 

 

 

 

 

Comment vous dire ? Restez patient et calme. Ne confondez pas la nécessité et l’urgence. La joie de la nécessité affirme précisément le geste de disposer à loisir de l’intégralité du temps.

 

 

 

Si je ne trouve pas d’éditeur pour publier A Oui, j’essaierai d’élaborer un blog de textes en blocs, je ne sais quand. En attendant cette hypothèse, je préfère que mes textes ne soient ni publiés en revue ni diffusés sur internet.

 

 

 

Ainsi, à condition qu’elle accepte de ne pas publier quoi que ce soit, je veux bien envoyer A Oui à Florence Trocmé.

 

 

 

(A propos d’Hölderlin au Mirador, j’ai déjà commandé le livre sans l’avoir encore lu.) 

 

 

 

 

 

                                                                                                     A Bientôt          Boris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oui, c’est d’avoir les omoplates collées à la boue du fossé qui me rend aussi nerveux, et me fait confondre nécessité et urgence. « La joie de la nécessité affirme précisément le geste de disposer à loisir de l’intégralité du temps ». À condition de pandiculer dans la nécessité, justement, et dans l’éternité : dans ce temps-là ! « Intégralité » n’est peut-être pas le bon mot... Quoi qu’il en soit il ne me reste à moi que l’urgence. Je ne dispose ni de la joie, ni de la nécessité, ni de l’affirmation, ni de la précision, ni de la possibilité d’un geste, ni de la disposition même, ni du loisir... Quand à « l’intégralité du temps », comme je disais, je ne suis pas persuadé que l’expression soit juste.

 

Est-ce que Hölderlin vous est arrivé ? Il y a eu déjà des problèmes d’acheminement. La poste perd facilement notre piste !

 

Florence Trocmé est très intéressée et m’a certifié qu’elle ne publierait RIEN.

 

Salutations un peu caves,

 

Ivar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salut à vous Ivar,

 

 

 

 

 

Je comprends votre réticence à propos du mot intégralité. Ce mot a en effet un aspect un peu mathématique et austère. J’y entends malgré tout aussi le râle de tigre de l’intégrité, pour dire ainsi l’intensité hors-tout du temps, sa déchirure indestructible comme sa violence intacte.

 

 

 

J’envoie A Oui à Florence Trocmé un jour ou l’autre. Reste à savoir à quelle adresse.

 

 

 

Je vous envoie aussi après Nuages un nouvel extrait de La Posture des Choses intitulé Fenêtre, texte qui tente de poser le problème du cadre comme écran de la translucidité.

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                     A Bientôt          Boris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Défenestré

 

 

 

Cher Boris,

 

j’accuse réception des deux messages. Merci. Je lis Fenêtres dès que possible, mais ça m’étonnerait que je puisse avant après-demain soir. Je n’arrête pas. Entre la préparation des plats pour les multiples invités de ma femme et la consultation furtive de l’état-civil du Pas-de-Calais, où je recherche mes ancêtres garçons meuniers et valets de charrue, carriers, cordiers, matelots en me brûlant les yeux... et il faut aussi que je remette en forme Le Caret pour mon éditrice, qui a changé de maquettiste (…)

 

L’adresse de Florence Trocmé (…), mais je viens de lui en demander confirmation, au cas où elle aurait changé de gîte subrepticement pendant que j’avais le dos tourné. On voit de tout : par exemple, moi, vos deux courriels disparaître sous mes yeux, pendant leur transfert dans la corbeille, où ils ne sont jamais arrivés. Heureusement, j’avais tout de suite transféré Fenêtres hors messagerie sur un mien dossier.

 

Bon, je retourne à mes fourneaux.

 

 Frénétiquement vôtre,

 

Ivar

 

PS – Va falloir qu’on se tutoie, ça m’a toujours tordu le nez, le vouvoiement. Ici dans le Nord, c’est brutal. On est des moitiés de barbares.