Bonjour Eric,

 

 

 

J’ai découvert avec stupéfaction il y a quelques semaines une publicité pour Apple dont le slogan est celui-ci : « Quelle sera votre rime ? » Il me semble que c’est la première fois que je vois une publicité qui utilise un élément de rhétorique poétique dans un de ses slogans. Le slogan suppose ainsi que le téléphone est une sorte d’instrument à faire rimer les événements et les hommes par-delà les distances géographiques, d’un côté à l’autre des montagnes, des déserts et des océans. Il me semble révélateur que ce soit précisément à l’époque où la poésie dédaigne les puissances de la rime que les instruments de télécommunications décident de s’en emparer. Il y a dans cette réanimation des puissances de la rime à travers les techniques de télécommunications un aspect très intrigant. Je ne parviens pas cependant à dire lequel.

 

« Les premières phrases qui ont été transmises par le téléphone laissent pressentir à quoi servira ce nouveau media. Tout commence en 1860 avec une proposition absurde, qui aurait été prononcée par Philippe Reis lors de la toute première tentative réussie de transmission : « Le cheval ne mange pas de salade au concombre. », et se prolonge dans l’ordre de Graham Bell, le 10 mars 1876 : « Mr Watson , come here (…) » P. Sloterdijk Les Lignes et les Jours.

P. Sloterdijk remarque ainsi que ce n’est sans doute pas un hasard si les premiers mots qui ont été dictés au téléphone étaient soit des ordres banals soit des formules codées surréalistes. Le téléphone aurait ainsi été inventé afin de pouvoir prononcer des ordres banals surréalistes. Reste cependant à savoir si le téléphone à tendance à banaliser le surréalisme, à ordonner banalement le surréalisme, ou à l’inverse à surréaliser la banalité, à surréaliser les ordres de la banalité.

 

Je me souviens avoir parlé une fois au téléphone avec toi des différents types de narcissisme : se regarder dans le miroir, se regarder dans le bol de café, se regarder dans la lame du couteau. Et aussi des différents types de violence : la violence du couteau, de la fourchette et de la flèche. A la fin de la conversation nous avions aussi évoqué les tatouages et la différence entre les tatouages et l’écriture. Celui qui se tatoue imprime des signes de reconnaissance à la surface de son corps, à l’inverse celui qui écrit projette les formes sans identité de son existence sur le papier, sur la peau de vide du papier. J’ai remarqué que le jour suivant cette conversation tu n’avais pas écrit à propos du narcissisme et que malgré tout bizarrement tu avais écrit exactement comme moi des trucs à propos des arbres.

 

L’ordinateur interdit systématiquement la projection de l’imagination. Ou plutôt l’ordinateur interdit simultanément la projection de l’imagination et la distinction critique. L’ordinateur  n’est pas un écran de projection comme celui du cinéma ou celui du papier. Un livre reste ainsi malgré tout paradoxalement un écran, un écran feuilleté, un écran feuilleté semblable à la frondaison des arbres, la frondaison des arbres à la fois à l’intérieur du vent et devant le ciel, la frondaison des arbres devent le ciel (si j’ose dire). L’ordinateur (et aussi la télévision) sont des cadrans, des cadrans calendaires. C’est la raison pour laquelle la date et l’heure sont le plus souvent mentionnées en bas de ce cadran. Les ordinateurs sont des cadrans de sollicitation neuronale autrement dit des sortes d’horloges, des horloges de signes, des horloges de sollicitation signalétique.

 

Ce qui est agaçant et même déplaisant dans la publication sur internet c’est que le texte n’y a jamais la simple présence d’une chose. Le texte est transmis à travers le système électronique de l’information cependant il n’a jamais la présence à la fois minérale et végétale d’un livre. Un livre apparait en effet comme une pierre de feuilles, une pierre paradoxalement composée de feuilles. Un livre apparait comme un tas de feuilles, un tas de feuilles compactées jusqu’à devenir une pierre. Sur internet, le texte est diffusé autrement dit vaporisé ; du livre il ne reste alors que le parfum.

 

Je ne parviens jamais à lire un texte qui scintille sur un ordinateur. Déchiffrer un texte sur un ordinateur est pour moi semblable à l’acte de lire un texte dans une pièce où se situeraient les fantômes de tous les êtres humains qui vivent à cette même seconde dans l’univers (fantômes qui me regarderaient et me parleraient de façon distraite). Déchiffrer un texte sur un ordinateur est semblable à l’acte de lire un texte imprimé sur un cerveau universel. Lorsque nous déchiffrons un texte sur un ordinateur, le cadran bourdonne de lumière comme si les milliards de signaux électriques émis à travers les cadrans d’ordinateurs de la totalité des autres hommes dans l’univers déchiffraient eux aussi ce texte à la même seconde. Ces signaux  subsistent tels des parasites incessants, ils bourdonnent tels des mouches, les mouches de l’inconscient électrique.

 

« La sincérité est une manière de parler, mais de parler tout seul. La sincérité est souvent un soliloque. »  J. Berroyer

Je dirais plutôt. La sincérité est une façon de parler exclusivement à tous, une façon de parler exclusivement à la totalité des hommes. La sincérité ignore le tact de parler à une chair particulière à l’intérieur d’un temps et d’un espace particuliers. La sincérité parle à chacun en tant que n’importe qui, en tant que n‘importe qui de l’éternité. Internet serait donc l’instrument même de la sincérité, l’instrument de la sincérité indifférente.

 

 

Post-scriptum

 

Je t’envoie ci-joint un chapitre extrait de Tu Sauf intitulé Information.

 

 

 

 

 

                                                                                                                  A Bientôt          Boris

 

 












Cher Boris,

Merci pour ces pages. Tes remarques sur Internet me semblent si justes que je me suis permis d'en citer une en post-scriptum de mon blog du jour. Du coup, j'ai créé le lien annoncé vers ton site. Cela t'amènera sans doute quelques lecteurs. La plupart ne feront que passer, l'internaute est toujours en mouvement. Mais certains reviendront, et d'autres peut-être s'abîmeront jusqu'à oui tu sauf dans ton puits !

A toi,

Eric

 











Cette église transformée en salle de sport fait parfaitement l’affaire des tennismen et des handballeurs. Mais les basketteurs râlent, qui ne peuvent jouer qu’individuellement et tour à tour dans le clocher.

 

[« Ce qui est agaçant et même déplaisant dans la publication sur internet c’est que le texte n’y a jamais la simple présence d’une chose. Le texte est transmis à travers le système électronique de l’information, cependant il n’a jamais la présence à la fois minérale et végétale d’un livre. Un livre apparaît en effet comme une pierre de feuilles, une pierre paradoxalement composée de feuilles. Un livre apparait comme un tas de feuilles, un tas de feuilles compactées jusqu’à devenir une pierre. Sur internet, le texte est diffusé, autrement dit vaporisé ; du livre il ne reste alors que le parfum », m’écrit Boris Wolowiec, qui vient cependant d’ouvrir un site où on lira par exemple, pour découvrir son écriture à nulle autre pareille, cette magnifique évocation de Jean-Pierre Léaud.]