Cary Grant 

 

 

 

Cary Grant apparait comme l’arpenteur souple des plans d’A. Hitchcock. Cary Grant transmute ainsi les dessins story-boardés du scenario en œillades discrètes à l’intérieur du plan. La grâce de Cary Grant est ainsi de parvenir à transmuter le marquage au sol du scénario  hitchcockien en un tempo d’oscillations des phalanges, des tempes et des paupières. 

 

 

« Par ce miracle inexplicable, son jeu s’avère de nature à coïncider avec les tempos du plan.  Cary Grant est le plan. Il est l’œil du montage. Cela veut dire qu’il se tient dans le cadre (…) de telle sorte que les mouvements du corps et d’expression du visage semblent exactement façonner le plan et le regard du plan qui va suivre. Son œil ne s’arrête jamais, il prépare la coupe. Cette capacité qui paraît unique (le regard du plan) en fait une sorte de double du metteur en scène. » R. Bellour

 

Cary Grant joue comme le double d’Hitchcock, le double d’Hitchcock à l’intérieur du plan. Cependant Grant n’est pas un double assujetti, c’est un double très subtilement moqueur. C. Grant ne joue pas en effet seulement le rôle de son personnage, il joue aussi surtout avec la mise en scène, il s’amuse à espionner la mise en scène à l’intérieur du plan et à subvertir ainsi la structure narrative d’Hitchcock. Cary Grant pratique alors une sorte d’entrisme à vide, un entrisme sans aucune intention définie à l’intérieur du scénario du film, que par la subtilité de son arpentage, il interprète non plus en tant que rôle d’un personnage mais plutôt comme une partition. Pour Cary Grant chaque plan apparait comme une partition de narration, une partition de récit, une partition d’histoire. Et il choisit alors de jouer musicalement les notes de cette partition d’histoire avec les déplacements de son corps et les inflexions de son visage.

 

Si les films d’Hitchcock avec C. Grant sont les plus agréables, les moins stylistiquement suffocants, c’est parce que pour une fois, Hitchcock trouve un partenaire de jeu, un partenaire de jeu mental, qui non seulement comprend ses intentions de metteur en scène et les respecte (comme J. Stewart par exemple) mais qui a aussi de plus l’audace de les remettre en jeu par  ses propres intentions d’acteur. Cary Grant sait Hitchcock, il l’accompagne avec rigueur et pourtant aussi comme au poker, il le sait pour voir, pour voir jusqu’où il aura l’audace d’aller. Et le plan d’Hitchcock qui risque souvent la fixité mortifère est ainsi relancé avec une élégance magnanime.

 

C. Grant est à Hitchcock ce que Léaud est à Eustache dans La Maman et la Putain à savoir un acteur génial qui s’amuse avec un cinéaste génial, un acteur qui connait et comprend l’intégralité des règles que le cinéaste lui demande d’appliquer et encore aussi un acteur qui s’offre le luxe d’inventer de nouvelles règles qu’il adresse en retour au cinéaste. Evidemment Hitchcock en est parfaitement conscient. Hitchcock sait parfaitement que le personnage de Kaplan interprété par C. Grant sera en effet celui qui s’amusera à jouer et déjouer ses propres plans de cinéaste. Et le personnage de Kaplan apparait alors aussi comme l’inventeur du plan K. Et par ce jeu C. Grant kafkaise ainsi Hitchcock avec allégresse.

 

 

Il y a un carré de l’œil, un carré du regard à l’intérieur du jeu de Cary Grant. Cary Grant joue l’œil au carré. C. Grant joue le regard au carré. Le charme tranquille de Cary Grant c’est de jouer l’œil au carré, c’est de jouer le regard au carré.